Archive | décembre, 2011

La mort, ça fait partie de la vie

31 déc

Ce matin, j’ai la tête encore ailleurs, le corps encore engourdi, les yeux encore enflés. Je me suis installée sur le fauteuil, en bordure de la fenêtre, qui donne sur le fleuve, là où on peut à peine distinguer la basse Côte Nord, de l’autre côté. Les vagues s’entrechoquent, quoi qu’elles aient ralenti la cadence depuis hier; la tourmente hivernale n’est plus, enfin, pas pour l’instant. L’eau tout près de la rive a figé, pour se transformer en glace. Les branches des arbres dansent avec le vent, au gré du vent. Les bourrasques ne se déchaînent plus dans les fenêtres de la maison, au gré du temps. Le froid semble toujours perçant; mon nez et mes joues auraient tôt fait, si j’étais de l’autre côté de la fenêtre, de rougir, de se couvrir de picotements. Tout le monde est couché, ou presque; quelqu’un fait du bruit dans la salle de bain. Quelqu’un qui se croit probablement seul éveillé. Peut-être est-il content de l’être; seul individu pleinement conscient dans la maisonnée regroupant six adultes dans un six pièces. Peut-être aime-t-il, caresse-t-il autant la solitude que moi, qui bouge pourtant la majorité du temps, qui parle, qui accélère, qui s’exécute, qui réfléchis, qui danse, qui saute, qui rigole. Peut-être entend-il les cliquetis sur l’ordinateur mais préfère-t-il les ignorer, pour s’octroyer ce moment de semblant de solitude, tout comme je fais mine de ne pas entendre les cliquetis des ustensiles et des couverts dans la cuisine. Peut-être, tout comme moi, accepte-t-il de partager ce semblant de solitude matinale avec moi, sa bru, ou plutôt sa « grue », comme il me dirait.

Peut-être a-t-il besoin de faire le vide, pour assimiler que sa maman est morte. Peut-être se remémore-t-il les au revoirs qu’il lui a faits hier, dans la petite église de son village natal, à quelques kilomètres à peine d’ici, non loin de sa maison d’enfance, où il a grandit, grossit, joué, aimé, haït, pleuré, rit, rêvé.

Peut-être ai-je besoin de faire le vide, pour mieux faire le plein, le point. Pour prendre du recul, pour me remémoré l’émotion qui a jailli de moi en voyant tous ces êtres, ces frères, ces sœurs, se rassembler, pour célébrer une dernière fois la vie et une première fois la mort.

Je ne la connaissais pas beaucoup, la maman de mon beau-papa, la grand-maman de mon amoureux. Ce que je connais, par contre, c’est la solidarité qui règne au sein de la famille qu’elle a bâtit, à coup d’amour et de fierté. C’est l’émotion qui a envahi chacun des membres de cette famille, alors qu’ils étaient réunis pour se retrouver, partager leur peine, leur deuil, leurs souvenirs. Alors que leur mère les quitte, alors qu’ils ont tous trouvé leur voie, fondé leur famille, conservé les liens avec leur famille d’origine. Et je ne pouvais m’empêcher de me dire : « Mais quelle belle mort ». Mourir avec ce sentiment de plénitude, d’accomplissement, de confiance en l’avenir.

J’ai dit à mon beau-père que je ne pouvais me résigner à lui souhaiter « mes sympathies » ou encore, « mes condoléances ». Parce que ces formules préfabriquées ne veulent rien dire. Enfin, ne veulent rien dire pour moi; ce serait comme de dire trop souvent à mon amoureux et à mes amis « je t’aime ». Je dis ces choses quand je les ressens vraiment, sur le moment, sur le coup de l’émotion; quand les mots sortent de ma bouche, sans que je ne puisse les retenir, sans même me rendre compte que je viens de les prononcer. C’est la même chose pour les mots qui se prononcent quand on perd un être cher. Peut-être est-ce égoïste; peut-être devrais-je me conformer aux formules sociales établies. Peut-être que ça rendrait les gens heureux, peut-être me trouveraient-ils polie, bien élevée. Mais je ne peux qu’être authentique et ne dire que ce que je ressens vraiment.

Alors, les voilà, mes sympathies, belle-famille.

-Stéphanie Deslauriers

Merci

24 déc

Je ne donne pas de nourriture aux organismes durant le temps des Fêtes. Je n’ai pas donné d’argent à aucune œuvre de charité.

À tous les ans, et ce, trois à quatre fois par année, je fais le ménage de mes (trop) nombreux tiroirs pour donner des vêtements à divers organismes ou même, à ma voisine qui les donne à son tour à une collègue haïtienne qui envoie le tout à sa famille restée en Haïti.

À tous les jours, je m’efforce d’être honnête envers moi-même et ainsi, envers les gens qui m’entourent, de près ou de loin.

À chaque fois que je réalise que j’ai fait une gaffe, je pile sur mon orgueil pour m’excuser, admettre mes torts et tenter de réparer mon geste.

À chaque jour, je me rends au travail, la tête dans les nuages, le cœur léger et les deux pieds sur terre.

Depuis les cinq dernières années de ma vie, j’ai décidé de dédier le plus clair de mon temps à mon travail de psychoéducatrice; pour être en mesure d’être un phare durant la tempête, une boussole lors d’une excursion en forêt, un rocher au milieu de la rivière tourmenté. Ne serait-ce que pour donner un répit, une lueur d’espoir, une parcelle de courage. Pour qu’autrui réalise qu’il a la force de continuer, de retrouver son chemin, d’apprendre à nager. Ou du moins, la force d’apprendre tout cela.

Et avant ces cinq dernières années, j’avais déjà décidé de dire à Samuel, camarade de classe de maternelle, que mes parents aussi s’étaient séparés et qu’ainsi, je comprenais sa peine. Alors que c’était faux.

Et d’aider Stéphanie, cette collègue de classe de 3e année, Sénégalaise au beau milieu d’une mare de jeunes gens blancs, provenant de la classe moyenne-élevée, vivant dans le même quartier, ayant à peu près la même coupe de cheveux, les mêmes vêtements et les mêmes jouets, à dénoncer le racisme de notre enseignante à son égard.

Et depuis l’an passé, j’ai décidé d’écrire ce blogue, de manière assez régulière. Pour moi, à la base, qui adore écrire. Ou penser à écrire. Ou penser à ce que j’ai écrit. Non. Ça, c’est faux; je repense très peu à ce que j’ai écrit. Une fois que c’est jeté sur une feuille de papier électronique, virtuelle, plutôt, je le laisse choir ainsi. Mais j’écris aussi pour faire la lumière sur ce que l’on croit sombre, sur ce qui est méconnu, et donc, sur ce qui fait peur. Que ce soit la maladie mentale, les divers diagnostics, l’homosexualité, l’intimidation. Pour que j’apprenne, en même temps que vous, à admirer la vulnérabilité, à la trouver forte, belle, grande, grandiose. Pour m’inspirer du vécu des gens, de leur vitalité, de leur authenticité, de leur expérience, de leurs failles et ainsi, de leurs forces.

Un an et trois mois que j’ai eu l’idée de faire de ce blogue le lieu de repos de mes (trop nombreuses) pensées, de mes opinions, de mon regard sur la vie, sur le monde, sur l’être humain.

Et qui aurait cru que cette idée m’aurait amenée à m’apaiser autant en publiant, en lisant vos commentaires sur la page Facebook « Ensemble, maintenant » ou encore, sur Twitter (@ensemblemnt), en dévorant vos courriels personnels, vos confidences, en vous rencontrant, en vous interviewant. En vous voyant vous dévoiler, vous découvrir de la sorte. Qui aurait cru qu’auprès à peine 8 mois en ligne, Patrick Lagacé aurait fait un article sur mes publications; qu’après à peine 1 an et 3 mois, Dominique Trottier de J.E. m’aurait contactée pour m’interviewée à propos de l’intimidation.

Je suis extrêmement reconnaissante de tout ce qui m’arrive; d’arriver à vous toucher, d’arriver à charmer les médias. Avec quoi? Mes mots. Peut-être parce qu’ils sont sincères. Qu’ils proviennent du plus profond de mon être. Qu’ils reflètent ma propre vulnérabilité. Je ne sais pas.

Mais en ce temps des Fêtes, je veux vous remercier pour votre fidélité. Pour votre sensibilité, surtout. Et votre vulnérabilité, par-dessus tout. Car sans cette vulnérabilité qui vous habite, vous n’arriveriez pas à détecter la mienne à travers ces lettres, ces mots, ces phrases, ces virgules. Ni celles des autres. Et ainsi, vous ne vous laisseriez pas toucher de la sorte.

Je vous souhaite de trouver le bonheur; de ramasser les bonheurs, jonchés ici et là. De trouver votre voie. De faire ce qui vous anime, ce qui vous habite. D’être qui vous êtes, sans artifices. Et surtout, d’aimer qui vous êtes.

-Stéphanie Deslauriers

“Ils ne vont pas bien, ceux qui intimident”

14 déc

On en parle de plus en plus, ces derniers temps.

Le suicide de Marjorie Raymond n’y est pas étranger.

Ça existe depuis longtemps.

Ça laisse des traces depuis longtemps.

Certains ne s’en sortent pas.

Certains se tuent, afin de tuer la souffrance qui les avalent tout rond de l’intérieur, ne voyant aucune issue, n’en pouvant plus d’espérer, en vain.

Certains survivent. Mieux que ça, certains vivent.

C’est le cas de Vicky. Cette maman de 34 ans que j’ai connue grâce à Twitter. Qui, il y a quelques semaines, dans le cadre des « jeudi confession », a confessé s’être fait intimidée étant plus jeune, s’être fait uriner dessus, tabassée. Mais qu’elle y avait survécu.

Je lui ai écris. Il fallait que je lui parle. Pour moi, pour avoir espoir qu’on s’en sort. Pour les autres, pour qu’ils constatent la même chose.

Elle a accepté de me rencontrer.

J’arrive avant elle. Je m’installe à la table du restaurant, en lisant le journal. « Stéphanie? ». C’est elle. Je lui fais la bise. Comment ne pas accueillir quelqu’un de façon chaleureuse quand je sais que je la ferai replonger dans des souffrances, dans des blessures affectives intenses. Quand je sais que dans quelques heures, elle aura changé ma vie un peu, beaucoup. Quand je sais que je la verrai telle qu’elle est, avec ses vulnérabilités, ses plus grandes craintes, ses pires souvenirs, ses pires secrets.

J’ai, assise devant moi, une femme. Et une enfant. Une enfant blessée, devenue femme, devenue mère, amante, amie. Et elle me parle comme je vous l’écris; par flash, par « souvenirs photos », par bribes.

En 4e année, quand elle est déménagée à Rigaud. Qu’elle était la petite nouvelle, que tout le monde regarde, sous toutes ses coutures. Une premier geste d’agression : un enfant prend ses ciseaux et coupe la manche de son chandail dans l’autobus. La honte. La crainte d’être punie. La culpabilité de savoir que sa famille n’a pas beaucoup de sous, que c’est sa mère qui confectionne ses vêtements et qu’un chandail, ça vaut bien plus qu’un simple morceau de tissu. Vicky le cache dans sa poubelle, sous ses retailles de papier, enfoui, effaçant toute trace de son existence.

Vicky qui se fait enduire les cheveux de goudron. Qui doit couper ses cheveux très courts pour en venir à bout.

Vicky qui se fait bousculer dans les marches. Qui fend son coude. Qui se fait dire de se la fermer, si non, elle se fait péter l’autre coude. Vicky qui va à la salle de bain, enroule sa blessure dans du papier de toilette, et la camoufle sous son chandail. Vicky qui, à la fin de la journée, a ses tissus adipeux et ses globules qui ont commencé leur travail de cicatrisation. Avec le papier de toilette pris dans sa peau. Qui doit aller à l’hôpital, se faire vacciner contre le tétanos, se faire coudre le coude.

Vicky qui arrive à l’école le lendemain et qui se fait dicter par la personne qui l’a bousculée de retirer son pansement. Et qui tire, un à un, sur ses points de suture.

Vicky qui se fait une amie. Une victime d’intimidation, comme elle. Mais qui ne se défendent pas l’une l’autre lorsqu’elles se font maltraitées respectivement, parce qu’elles ont peur. Parce qu’elles sont peut-être soulagées, quelque part, de ne plus exister pour autrui pendant que l’autre est la cible des intimidateurs.

Vicky qui se fait mettre le feu à son manteau, qui se fait faussement accuser par son enseignant de fumer en cachette. Vicky qui se fait couper les cheveux dans le cours d’arts plastiques. Vicky qui se fait faussement invitée à une fête d’anniversaire, pour se faire uriner dessus par 5 garçons.

Elle s’est faite une amie; une nouvelle, jolie, avec un corps de rêve. Populaire, appréciée des autres. Qui refusait toute invitation à moins que Vicky ne soit invitée. « Elle en a refusé, des invitations. Mais elle voulait rester avec moi. Elle disait que c’était avec moi qu’elle s’entendait bien, avec moi, qu’elle était amie. Je ne voulais pas qu’elle se tienne avec moi; je savais que ça lui nuirait ». Mais elle s’est tenue avec elle. Pendant 6 mois. Parce qu’elle a du déménagée; son beau-père l’avait agressée sexuellement et elle partait ailleurs avec sa mère. « J’avais tellement de peine pour elle. Et j’avais de la peine pour moi : je savais que si elle n’était plus là, je n’étais plus protégée par sa popularité. Que j’allais redevenir Vicky qui se fait écoeurer ».

Vicky qui, à nouveau, ne veut pas exister. Qui préfère passer inaperçue plutôt que de subir.

Jusqu’à ce que son père soit malade, lorsqu’elle avait 15 ans. Qu’elle pleure devant son casier, que son intimidatrice principale passe devant elle en l’insultant. Que Vicky la rentre dans la case, en lui disant « Ta gueule ».

Jusqu’à ce que son père meurt, que Vicky pleure à nouveau, que cette même intimidatrice la nargue encore. Et puis, black out total. Dans le bureau du directeur. L’autre fille avec le nez en sang. Vicky qui menace de se faire suspendre.

Puis, elle a commencé à vivre. À se faire des amis. Elle a fini son secondaire, rencontré son copain peu de temps après, et a eu deux belles filles. Aujourd’hui, elle a une garderie en milieu familial. Elle est heureuse, elle est bien entourée par ses amies, qu’elle a sélectionnées avec un grand soin.

Son intimidatrice s’est lancé devant un camion quelques années après que Vicky ait eu terminé son secondaire; elle n’est pas allée à ses funérailles. Trop honnête pour ça. Trop intègre pour faire semblant. Cette jeune fille avait fait deux tentatives de suicide avant celle qui a « fonctionné ». « Elle n’était pas bien, elle n’était pas heureuse. Ils ne vont pas bien, ceux qui intimident ».

Son amie qui se faisait aussi intimider avait aussi fait une tentative de suicide au secondaire. Vicky ne réalisait pas que son amie souffrait tant de la situation. Aujourd’hui, elle est dangereuse pour elle-même. On l’a internée puis, on l’a diagnostiqué « schizophrène ».

Et Vicky? « J’ai déjà pensé au suicide mais je n’ai jamais pensé que je le ferais. Pour moi, c’était un processus. Je savais que ça finirait un jour ».

L’espoir.

« J’ai toujours cru que j’était faible ». Encore aujourd’hui, elle est surprise que quelqu’un s’intéresse à elle, à son histoire. Comme si elle croyait encore ce qu’on lui avait raconté pendant tellement longtemps : qu’elle ne valait pas la peine qu’on s’intéresse à elle. Ou que si on le faisait, c’était pour la faire souffrir, et non pas pour comprendre, pour partager sa douleur. Et qu’alors, elle n’avait plus voulu qu’on s’intéresse à elle, qu’on la voie, qu’on la regarde, qu’on sache qu’elle existe.

Encore aujourd’hui, Vicky se traite de niaiseuse quand elle pleure; on l’a tellement niaisée quand elle pleurait à l’école. Et ça ravivait les agressions verbales. Alors, elle tentait de se retenir.

Encore aujourd’hui, Vicky dit que c’est niaiseux, quand elle me raconte des choses d’elle, de son présent, de sa famille, de son chum, de ses filles.

Parce que Vicky, elle a voulu outillé ses filles, qui ont 9 et 13 ans aujourd’hui. Elle a voulu les sensibiliser au mal que ça peut faire d’intimider quelqu’un. Elle a voulu qu’elles soient en mesure de se défendre, de s’affirmer. Et malgré tout ce que Vicky a fait pour ses filles, malgré ce qu’elle leur a dit, je crois que le plus beau de son travail de maman, c’est qu’elle a aimé ses filles. Et qu’elle leur a fait sentir. Qu’elle leur a ainsi permis de se construire en tant qu’êtres humains, de bâtir leur estime de soi. Pour qu’elles sachent qu’elles valent la peine qu’on les traite avec respect, qu’on les aime, qu’elles n’ont pas besoin de faire du mal pour avoir du pouvoir, des regards, de l’attention.

Vicky est forte, malgré qu’elle se croie faible. C’est d’ailleurs une caractéristique de certains gens forts; ils ignorent qu’ils le sont.

Une jeune fille de 18 ans, aussi rencontrée sur Twitter, a écrit « Elle est courageuse, Marjorie ». Tout de suite, Vicky lui a adressé un message. Depuis ce temps, elles correspondent. Vicky agit à titre de confidente, de source d’inspiration.

Il ne faut pas être courageux, pour se suicider. Il faut avoir arrêté de vouloir exister aux yeux des autres puis, à nos propres yeux. On ne renait pas du suicide sans souffrance. On ne renait tout simplement pas. Mais on survit, à l’intimidation. On peut même vivre.

-Stéphanie Deslauriers

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